Mots clés : Billets de Blog, Breaking Facts
Etiquettes: Crapauds-Citrouilles, Fluorescence, Hydroméduse, Immunité, Parades nuptiales, Paradisiers, Perruches ondulées, prédation, Requin houle, Toxicité, UV

Aurore, candidate à une thèse sur la fluorescence animale et ses rôles, s’endort, exténuée par une journée de recherche en bibliothèque…
Entre divers manuels poussiéreux, je trouve un endroit sur le bureau où reposer ma tête. Cette journée m’a donné un mal de crâne pas possible, j’ai l’impression de tourner en rond avec ces recherches sur la fluorescence animale… Je ferme les yeux pour me reposer cinq minutes dans l’espoir de calmer une migraine que les néons de la bibliothèque n’arrangent pas… Soudain, j’entends un bruit inhabituel !
Le Sourd
[Crapaud-citrouille] : Coââ ! Coââ !
[Aurore] : Que se passe-t-il ? D’où vient ce coassement ?
[Crapaud-citrouille] : Coââ ? Qu’est-ce que tu dis ?
Je me retourne et me retrouve dans une vaste forêt, nez-à-orifices-nasaux avec un crapaud-citrouille posé sur une branche.
[Aurore] : Mais depuis quand ça parle un crapaud ? Je n’ai jamais vu un amphibien parler…. Et puis, où sommes-nous ?
[Crapaud-citrouille] : Coââ ? Tu veux bien parler plus fort ?
[Aurore] : JE DEMANDAIS OÙ SOMMES-NOUS !!
[Crapaud-citrouille] : Ah ! Nous sommes en plein cœur d’une forêt brésilienne. Où veux-tu donc me trouver si ce n’est ici ?
[Aurore] : Je ne sais pas, je pensais être à la bibliothèque…
Cette conversation est un brin bizarre. Mais ce qui me perturbe le plus, ce sont les taches bleues lumineuses qui viennent d’apparaître sur la tête et le dos orange de ce crapaud.
Voyant mes grands yeux ronds, le crapaud se met à brailler :
[Crapaud-citrouille] : Mais… JE BRILLE ? COÂÂ ? C’EST COÂ ÇA ?
[Aurore] : Ouiiii de la fluorescence, un phénomène physique impliquant la lumière ! Quelle coïncidence, je lisais justement des ouvrages scientifiques sur ce phénomène avant d’atterrir ici.
[Crapaud-citrouille] : Coââ ?
[Aurore] : C’est un phénomène où une surface absorbe de la lumière à une certaine énergie (comme les ultraviolets ou la lumière bleue), puis la réémet presque immédiatement à une plus faible énergie, dans des couleurs visibles pour les humains. Ça donne un effet de brillance, c’est ce qui se passe avec un stabilo par exemp…
[Crapaud-citrouille] : Coââ ? Je n’entends rien depuis tout à l’heure ? Tu peux répéter ?
[Aurore] : Laisse tomber…
[Crapaud-citrouille] : Mais tu ne veux pas répéter ? Ce n’est pas de ma faute si je suis sourd…
Ah mais c’est vrai ! J’ai lu récemment que les crapauds-citrouilles n’entendent pas leurs propres chants du fait d’une oreille interne sous-développée. Pour communiquer, ils utilisent des gestes lents et des mouvements de bouche. Peut-être que si je me mets bien en face de lui et que je parle lentement, il pourra lire sur mes lèvres ?
[Aurore] : DIS, EST-CE QUE TU SAIS D’OU VIENT TA FLUORESCENCE ?!
[Crapaud-citrouille] : Comment veux-tu que je sache ?
[Aurore] : Bon… Alors, est-ce que tu sais à quoi ça sert ? Je crois me souvenir qu’il y a deux hypothèses. Soit ça renforce tes signaux visuels et facilite la reconnaissance de tes congénères, soit c’est un avertissement supplémentaire pour les prédateurs : « Ne me mangez pas, je suis toxique ».
[Crapaud-citrouille] : Coââ ? Je n’ai rien compris, tu parles trop vite. Et puis, tu m’ennuies avec tes questions !
Et sur ces paroles, il saute de la branche, puis s’éloigne rapidement en coassant.
L’Hypocondriaque
Bondissant à sa poursuite, j’atterris dans une flaque d’eau. Le sol se dérobe sous mes pieds, je coule, je vais me noyer ! Quand tout à coup …
[Requin houle] : Ah ! Éloigne-toi de moi ! Tu vas me faire tomber malade !
[Aurore] : Hein ! Quoi ! J’arrive à respirer sous l’eau… !!?
[Requin houle] : Eh bien va respirer ailleurs, au lieu de me partager tes microbes.
En face de moi, un requin houle. Il brille d’une lumière verte et me regarde avec méfiance et crainte.

À gauche, un requin houle tel qu’il apparaît en lumière naturelle. À droite, une illumination UV révèle sa fluorescence (Dessin : Eléa Leitao)
[Aurore] : Pourquoi as-tu si peur de la maladie ? Je sais très bien que ta fluorescence est la signature d’une molécule antibactérienne, la bromo-tryptophane-kynurénine.
[Requin houle] : C’est quoi ce charabia ? Oui je suis fluorescent mais je n’ai jamais entendu parler de ton bromo-machin… Et puis, t’es qui toi ? Un médecin ?
[Aurore] : Non, mais je sais que cette molécule provient de ton activité métabolique. Le métabolisme, pour faire simple, c’est l’ensemble des réactions chimiques qui se déroule dans ton corps. Pour revenir à notre molécule, je sais aussi qu’elle pourrait être un système de défense contre les bactéries de l’océan.
[Requin houle] : N’importe quoi !… En plus, aux dernières nouvelles, tu n’es pas une bactérie de l’océan ! D’ailleurs, tu connais le gel hydroalcoolique ? Ça, ça protège vraiment des bactéries !
[Aurore] : Alors, le gel hydroalcoolique sous l’eau, je ne suis pas sûre que ça fonctionne… Mais du coup, tant que je t’ai sous la main, tu sais pourquoi tu es vert fluo ? C’est un simple effet secondaire ou c’est une stratégie ?
[Requin houle] : Mais arrête de te rapprocher comme ça, espèce d’étrangère terrienne pleine de microbes !
Mais, c’est qu’il s’éloigne, l’animal ! Ah non, pas deux fois de suite, je veux des réponses ! Je m’élance à sa poursuite mais, dans l’obscurité océanique, je me cogne la tête à quelque chose et tout chavire autour de moi.
Les Coureurs de plumes
[Perruche ondulée] : Est-ce qu’elle va se réveiller ? J’espère qu’elle va se réveiller. Elle est bien belle cette humaine !
[Paradisier] : Mademoiselle, Mademoiselle…
Qu’est-ce qu’ils sont bruyants ces deux-là !
[Aurore] : Kof kof ! C’est bon je suis réveillée. Arrêtez de jacasser.
[Perruche ondulée] : Elle est réveillée ! Elle est réveillée !
[Paradisier] : Mais tais-toi tu vois bien que tu l’embêtes !
Mais que font ces deux magnifiques oiseaux à côté de moi ? Une perruche ondulée d’Australie et un paradisier de Nouvelle-Guinée. Ils se prennent le bec devant moi !

Les deux oiseaux qui se tiennent devant moi : à gauche, la perruche ondulée et à droite, le paradisier (Dessins : Angélica Pain)
[Paradisier] : Alors Mademoiselle comment vous êtes vous retrouvée…
[Perruche ondulée] : T’es qui ? Tu t’appelles comment ? Tu viens d’où ?
[Paradisier] : Ferme ton clapet et laisse là respirer !
[Aurore] : Euh… c’est normal que vous vous mettiez à briller ?
[Perruche ondulée] : Ouiiii ! Je brille ! Ne suis-je pas incroyable ?! Encore plus beau ! À moi, les plus belles femelles pour la saison des amooouuurs !
[Paradisier] : C’est… étonnant.
Ce que je trouve plus étonnant c’est la localisation de la fluorescence qui est différente chez les deux oiseaux. La perruche ondulée l’arbore sur sa tête tandis que chez le paradisier, on la retrouve sur le haut de sa tête et sur les plumes de ses ailes !

La perruche ondulée (à gauche) et le paradisier (à droite) dont la fluorescence s’est révélée tout à coup (Dessins : Angélica Pain)
[Aurore] : Excusez-moi si je suis indiscrète mais savez-vous à quoi vous sert cette fluorescence ?
[Perruche ondulée] : Je n’en sais rien. Je devrais le savoir ? C’est important ? Ces baies ont l’air appétissantes…
[Paradisier] : Vous demandez ça à des animaux ? N’est-ce pas vous qui devriez avoir la réponse ?
[Aurore] : Hum… Ce n’est pas faux. Il me semble avoir lu que cela est lié à la reproduction, par exemple, chez la perruche ondu…
[Perruche ondulée] : Une femelle !!! Une belle en plus !!! Je vais la charmer avec une majestueuse parade nuptiale en mettant en avant le sommet de ma tête, là où la lumière est la plus intense ! Et peut-être avec un « t’as de belles ailes tu sais ? »…
Sur ces paroles, la perruche ondulée s’envole sans se retourner.
[Aurore] : Il ne m’a même pas laissé expliquer…
[Paradisier] : Vous savez je suis toujours là… et j’aimerai bien entendre la suite.
[Aurore] : Donc je disais, chez les perruches ondulées, plus un mâle brille, plus il attire les femelles.
[Paradisier] : C’est très intéressant. Et pour moi en savez-vous plus ?
[Aurore] : Euh.. à part que la fluorescence provient de pigments produits par le métabolisme des paradisiers dans certaines zones de son corps et que ça pourrait être lié à la reproduction. Mais je n’en sais pas plus, désolée…
[Paradisier] : Ce n’est pas gra…
[Aurore] : Vous allez bien ?
[Paradisier] : …
[Aurore] : Allô ? Vous m’entendez ?
[Paradisier] : Derrière vous, une dame d’une beauté envoûtante, dont le charme me subjugue, vient de troubler l’ordre de mes pensées. Une pulsion primitive, aussi impérieuse qu’inéluctable, s’empare de mon âme… Il me faut, sans délai, conquérir cette muse divine et en faire l’élue de mon cœur.
[Aurore] : Euh…
D’un coup, il s’en va comme un fou vers ce qui me semble être une femelle paradisier. J’essaye de le poursuivre mais il y a trop de branches qui me barrent le passage…
L’Envoûtante
Je marche, encore et encore. À droite, puis à gauche. Je continue d’avancer, j’appelle les oiseaux… holala, je suis perdue. Au loin, un murmure me parvient. Je me dirige vers ce bruit… C’est la mer que j’entends ! Je cours vers la plage. Dans l’eau, brille une tache verte : une hydroméduse dont le bout des tentacules émet une délicate fluorescence verte.

L’hydroméduse en lumière naturelle, à gauche, et sous éclairage UV, à droite (Dessin : Eléa Leitao)
[Aurore] : Bonjour… Vous êtes une hydroméduse que l’on retrouve souvent le long des côtes japonaises, n’est-ce pas ?
[Hydroméduse] : À toi de me le dire…
Elle est tellement belle et sa voix est tellement envoûtante… Je me rapproche d’elle.
[Aurore] : Je me rappelle que cette fluorescence est due à des protéines mais, je ne sais pas pourquoi, il m’est impossible de me souvenir de son utilité… Et vous, le savez-vous ?
[Hydroméduse] : Comment pourrais-je le savoir… Rapproche-toi donc pour mieux m’observer….
Elle agite ses tentacules tellement élégamment. Je trouve ça hypnotisant… Mais pourquoi ne fait-elle que reculer ? Me voici déjà complètement immergée dans l’eau… Oh non ! Ça y est, je me rappelle des hypothèses sur l’utilité de cette fluorescence : la chasse ! La lumière pourrait attirer les proies de cette hydroméduse ! La panique s’installe, je dois fuir ! J’ai un mouvement de recul, mais trop tard ! Un de ses tentacules me touche le bras. Et là, je ressens quelque chose, de la douleur. Cette douleur, infligée par cette piqûre, est tellement forte que…
Épilogue
On me secoue le bras.
[Bibliothécaire] : Mademoiselle, Mademoiselle !
[Aurore] : Hein ? Que se passe-t-il encore ? Où suis-je cette fois-ci ?
[Bibliothécaire] : Mademoiselle, la bibliothèque ferme dans cinq minutes. Il est grand temps de rentrer chez vous, je pense que vous en avez grandement besoin. Et faites attention, vous avez fait tomber votre flacon de gel hydroalcoolique.
Quoi ?! Tout ça n’était qu’un rêve… Non, en y réfléchissant bien, les informations scientifiques sont véridiques ! Il y a bien plusieurs hypothèses sur l’utilité de la fluorescence en fonction de l’espèce : communication ou système de défense chez le crapaud-citrouille, utilité secondaire inconnue ou simple effet secondaire chez le requin houle, reproduction chez la perruche ondulée et le paradisier, chasse chez l’hydroméduse… Finalement, il semblerait que cet étrange rêve m’ait bien inspiré pour la rédaction de ma lettre de motivation pour ma thèse.
En sortant de la bibliothèque, je croise un petit crapaud sur le bord du chemin.
[Aurore] : Bonsoir…
[Crapaud] : Coââ !
[Aurore] : Vous voulez que je me répète ? Vous n’entendez pas très bien vous aussi ?! J’ai rencontré un de vos semblables. Bon, c’était dans ma tête mais …
[Inconnu-Passant] : Excusez-moi ? C’est au crapaud que vous parlez ou à moi ?
[Aurore] : Euh… c’était, c’était… Bonne fin de journée, Monsieur !
Je m’empresse de fuir cette situation qui me ridiculise. Mais quelque chose trotte dans ma tête.
Ce crapaud, serait-il fluorescent lui aussi ?
Bibliographie :
Le Sourd
[1] Poding, L. H., Jägers, P., Herlitze, S., & Huhn, M. (2024). Diversity and function of fluorescent molecules in marine animals. Biological Reviews, 99(4), 1391‑1410. https://doi.org/10.1111/brv.13072
[2] Goutte, S., Mason, M. J., Antoniazzi, M. M., Jared, C., Merle, D., Cazes, L., Toledo, L. F., el-Hafci, H., Pallu, S., Portier, H., Schramm, S., Gueriau, P., & Thoury, M. (2019). Intense bone fluorescence reveals hidden patterns in pumpkin toadlets. Scientific Reports, 9(1), 5388. https://doi.org/10.1038/s41598-019-41959-8
L’Hypocondriaque
[3] Park, H. B., Lam, Y. C., Gaffney, J. P., Weaver, J. C., Krivoshik, S. R., Hamchand, R., Pieribone, V., Gruber, D. F., & Crawford, J. M. (2019). Bright green biofluorescence in sharks derives from bromo-kynurenine metabolism. iScience, 19, 1291‑1336. https://doi.org/10.1016/j.isci.2019.07.019
Les Coureurs de plumes
[4] Hausmann, F., Arnold, K. E., Marshall, N. J., & Owens, I. P. F. (2003). Ultraviolet signals in birds are special. Proceedings of the Royal Society of London. Series B: Biological Sciences, 270(1510), 61‑67. https://doi.org/10.1098/rspb.2002.2200
[5] Martin, R. P., Carr, E. M., & Sparks, J. S. (2025). Does biofluorescence enhance visual signals in birds-of-paradise? Royal Society Open Science, 12(2), 241905. https://doi.org/10.1098/rsos.241905
[6] Boles, W. E. (2025). Fluorescence in some Australo-Papuan birds. Australian Field Ornithology, 42(0). https://afo.birdlife.org.au/afo/index.php/afo/article/view/2368
L’Envoûtante
[7] Haddock, S. H. D., & Dunn, C. W. (2015). Fluorescent proteins function as a prey attractant : Experimental evidence from the hydromedusa Olindias formosus and other marine organisms. Biology Open, 4(9), 1094‑1104. https://doi.org/10.1242/bio.012138
Webographie :
Le Sourd
[8] NurdRage. (2012). How Fluorescence Works—The Science [Youtube video]. https://www.youtube.com/watch?v=CcssdJf0pKQ
L’Envoûtante
[9] Haddock, S. (2019). The allure of fluorescence in the ocean [Youtube video]. MBARI (Monterey Bay Aquarium Research Institute). https://www.youtube.com/watch?v=whbeFXFZqiU&list=RDwhbeFXFZqiU&start_radio=1&t=31s

